
Le 11 février 2026, nous quittons Battambang pour rejoindre Siem Reap. Sur le papier, il s’agit d’une simple journée de transfert. Dans les faits, c'est tout le contraire.
Depuis le départ, nous avions envie de faire ce trajet en bateau plutôt que par la route. D’abord parce que cela permettait de mêler l’utile à l’agréable. Ensuite parce que nous savions que cette traversée par la rivière Sangker puis le Tonlé Sap offrait une occasion rare d’observer des paysages et des modes de vie auxquels on n’accède pas de la même manière lors des excursions touristiques plus classiques.

Notre bateau, moyen de transport local et non embarcation pour touristes, ce qui fait toute la différence
Le transfert avait été réservé deux jours plus tôt via notre hôtel. Un tuktuk vient nous chercher à 7 heures, car le point de départ varie selon le niveau de l’eau et se situe alors assez loin dans la campagne. Nous procédons au check-out sans prendre le petit déjeuner sur place, mais l’hôtel nous a préparé des paniers pique-nique pour le trajet.
Nos paniers du matin contiennent des sandwiches au poulet frit, une bouteille d’eau et des fruits frais. Une solution simple, mais très appréciable vu l’heure du départ.
Chose qui ne nous avait pas été signalée, nous passons aussi chercher un autre couple de touristes, que nous sommes forcés d'attendre le temps qu'ils puissent terminer de manger... avant de rejoindre le point d’embarquement. Leur retard ne nous enchante pas vraiment, surtout après avoirs renoncé à notre propre petit déjeuner pour respecter l’horaire. Cela dit, cet épisode reste finalement secondaire au regard de la journée qui nous attend et ce n'est pas cette impolitesse qui aura le mérite de gâcher notre journée.

Une fois arrivés au bord de la rivière, nous chargeons nos bagages à bord d’une embarcation longue, étroite, à fond plat, couverte d’un petit toit. Chaque planche en bois est prévue pour accueillir deux personnes, ce qui donne immédiatement au trajet un côté simple, local et sans artifice.
Rien ici ne ressemble à une croisière touristique. Il s’agit avant tout d’un moyen de transport utilisé localement, notamment pour relier certains villages. C’est précisément ce qui rend l’expérience si intéressante.
Nous sommes assis juste derrière le capitaine, qui parle un anglais plus que correct.

Très vite, il prend le temps de nous expliquer ce que nous croisons : techniques de pêche, oiseaux, organisation de la vie au fil de l’eau, adaptation aux crues, fonctionnement des villages… Il ne se contente pas de piloter. Il partage vraiment son pays avec nous, avec plaisir et sans jamais donner l’impression de réciter quelque chose.

Comme nous n’avons rien mangé avant de quitter l’hôtel, nous attaquons rapidement nos sandwiches à bord.
Le repas est simple, mais le contexte change tout : déjeuner flottant, paysage qui défile lentement, impression de quitter Battambang par une voie beaucoup plus vivante et singulière qu’une simple route.
Très vite, le spectacle commence.
Nous croisons de nombreux pêcheurs. Certains sont sur de petites embarcations. D’autres ont littéralement les pieds dans la vase, parfois avec de l’eau jusqu’à la taille.


On sent à quel point toute la vie locale est structurée par la présence de l’eau, ses mouvements, ses ressources et ses contraintes.
Nous découvrons aussi ces grands filets carrés en bambou, utilisés pour attraper les petits poissons destinés à la préparation de la sauce fermentée.

Nous croisons une quantité impressionnante de ces immenses filets de pêche, qui servent à capturer les petits poissons qui serviront à préparer la sauce fermentée du même nom. Notre guide nous expliquera qu'on les utilise plus particulièrement à basses eaux, en les laissant immergés une demi-heure environ avant de les remonter pour récupérer le précieux butin.
Lorsque notre bateau fend l’eau, nous en apercevons même régulièrement qui bondissent rapidement hors de l’eau en direction des berges, comme autant de petites paillettes sous les reflets du soleil.
À ce stade, le transfert a déjà cessé d’en être un. Nous sommes en pleine visite.
Le trajet devient encore plus marquant lorsque nous atteignons les premiers villages.
Certains sont sur pilotis. D’autres sont véritablement flottants, avec des maisons de fortune installées sur des bidons ou d’autres systèmes de flottaison.

Ici, deux types de maisons se côtoient : sur pilotis à l'arrière-plan, sur flotteurs à l'avant, permettant une vie plus nomade, au fil des crues du Mekong et au gonflement du Tonle Sap.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’aspect insolite du décor. C’est surtout de constater à quel point tout ce qui fait un village “classique” existe aussi ici : épiceries, restaurants, écoles, bâtiments religieux, chambres d’hôtes, bureaux de change… exactement comme sur la terre ferme, sauf qu’ici, les rues sont remplacées par l’eau.


Magasin de proximité et bureau de change, tout comme en ville, mais sur l'eau
C’est sans doute le paysage le plus atypique et le plus marquant qu’il nous ait été donné de voir pendant tout ce séjour.
Vers midi, nous faisons une halte dans le village de Prey Chas, sur pilotis.
Comme nous n’avons rien acheté à manger sur place, nous en profitons pour nous promener un peu. Et là, nous tombons en plein à la sortie des classes.

Tous les enfants du village, en uniforme, passent leur temps à nous faire de grands signes, à sourire, à nous saluer et à essayer de nous parler — malheureusement en khmer, ce qui limite nos possibilités de réponse.
Le moment est très joyeux, très vivant, et surtout profondément touchant.

Au retour de la pêche, on ne traîne pas ! Il faut s'atteler à la préparation des poissons.
Nous observons aussi les femmes assises au sol, occupées à nettoyer le produit de la pêche. Rien n’est mis en scène. C’est justement ce qui rend cette pause si forte.
Nous poursuivons ensuite notre route sur la rivière Sangker, toujours au milieu d’autres villages flottants, avant de nous arrêter dans une maison où le capitaine veut nous montrer deux activités grâce auxquelles certaines femmes gagnent leur vie.

À l’intérieur, la propriétaire est assise au sol dans sa petite boutique, en train de tresser des tiges de jacinthe d’eau pour fabriquer des objets de vannerie.

Le geste est beau à regarder, mais il raconte aussi quelque chose de très concret : ici, la jacinthe d’eau n’est pas seulement une plante omniprésente, c’est aussi une ressource. Comme elle envahit facilement les voies d’eau et gêne la circulation, certaines communautés la récupèrent, la font sécher puis la transforment en paniers, tapis ou objets tressés qui peuvent être vendus.

Puis elle nous invite à la suivre jusqu’à l’arrière de la maison, où se trouve un enclos en planches. Nous montons au-dessus pour observer ce qu’il contient : des crocodiles élevés là, juste derrière l’habitation. Elle en profite même pour les nourrir devant nous.
La scène est à la fois fascinante et totalement déroutante. Là encore, il ne s’agit pas d’une curiosité gratuite : cet élevage s’inscrit dans une logique économique, les crocodiles étant associés à des revenus liés notamment à la viande, les œufs, et aux peaux.

Ce moment résume très bien cette journée : un enchaînement constant de réalités inattendues, loin de tout ce que l’on connaît sur terre ferme.
À un moment donné, alors que la rivière Sangker est devenue particulièrement large, le bateau bifurque vers la rive gauche et s’enfonce dans de petits chemins au milieu des herbes et des plantes. D’après le tracé que j’ai ensuite retrouvé, nous nous situions alors du côté de Prek Toal, dans la zone de réserve/biosphère liée au Tonlé Sap.

L’impression est incroyable. Par endroits, le passage paraît tout juste assez large pour laisser passer l’embarcation. Nous nous disons qu’il faut vraiment connaître parfaitement ces lieux pour s’y retrouver dans ce labyrinthe végétal.

Puis, peu après la sortie de ce dédale, l’eau change soudain de couleur. Elle vire au bleu marine, et l’horizon s’ouvre brutalement : nous arrivons sur le Tonlé Sap.

L’effet est saisissant. On se croirait presque en pleine mer tant l’eau s’étend à perte de vue. Par endroits, seules les cimes des arbres émergent encore, comme de simples petits buissons flottant à la surface.
Le trajet sur le lac lui-même est assez court, mais visuellement, il est extrêmement marquant.

Nous bifurquons ensuite à nouveau vers le nord, et c’est là que nous traversons un autre village particulièrement impressionnant. Notre capitaine nous explique que, dans ce secteur, certaines maisons se déplacent complètement au fil des crues. Le village s’adapte donc à l’eau non seulement dans son mode de vie, mais aussi dans son implantation même.

Ce long ensemble de bâtiment n'est autre que l'école du village !
Ce qui nous frappe d’abord, c’est un immense bâtiment flottant qui est en réalité une école, avec plusieurs classes et même une cour de récréation grillagée sur l’eau. Le grillage sert essentiellement à empêcher le ballon des enfants de tomber sans cesse dans le lac.

La cour de récréation
C’est le genre de détail concret qui dit tout, mieux que n’importe quelle explication, sur la façon dont la vie s’organise ici.
En février, la saison sèche est déjà bien avancée. Nous sommes donc débarqués avant le point d’arrivée habituel, qui se situe normalement du côté de Chong Kneas, car le niveau de l’eau ne permet plus de poursuivre normalement.
Un énorme tuktuk nous attend alors pour nous conduire jusqu’à la route. Le problème, c’est que la piste empruntée ne ressemble pas du tout à une vraie route. Le trajet est terriblement cahoteux. Nous nous cognons plusieurs fois la tête contre la structure du toit.
À la fin, juste avant de remonter une pente, le chauffeur nous demande même de descendre afin d’alléger le véhicule et être sûr de pouvoir monter.
Autant dire que ce dernier tronçon n’avait manifestement pas été pensé pour ce type d’usage.

Après environ 8 heures de trajet au total, dont près d’une heure cumulée de tuktuk entre le départ et l’arrivée, nous atteignons enfin Siem Reap vers 16h30.
Changement complet d’atmosphère. Nous sommes accueillis au People by The Community avec une chaleur qui nous rappelle immédiatement ce que nous avions aimé au Coco Bungalows à Koh Rong Sanloem.
Une jeune femme charmante nous invite à nous asseoir dans le salon d’accueil, nous apporte de quoi nous rafraîchir, puis prend nos passeports pour gérer tranquillement la partie administrative avant de revenir nous expliquer le fonctionnement de l’hôtel.
Dès les premières minutes, nous sentons que nous allons nous plaire ici.

Le People by the Community, un hôtel magnifique à plus d'un titre. Ici, le hall menant à l'ascenseur
C’est un hôtel pour lequel j’avais eu un très bon pressentiment dès la réservation. Les échanges en amont m’avaient déjà donné envie d’y séjourner. Et la première impression sur place ne déçoit absolument pas — bien au contraire.
La philosophie du lieu compte beaucoup dans notre choix, et nous aurons l’occasion d’y revenir plus en détail ailleurs. Dès l’arrivée, tout laisse entendre qu’on n’est pas ici dans un hôtel impersonnel. Depuis la femme de ménage jusqu’au chauffeur de tuktuk, en passant par le manager, tout le personnel nous paraît sincèrement heureux d’être là.

Leur idée est que chacun reparte de cet endroit avec le sentiment d’avoir trouvé un deuxième chez soi. Et très franchement, dès l’arrivée, le pari semble déjà réussi.
Sachant que nous allons y passer une semaine entière, ce ressenti est plus que rassurant : il est précieux.
Nous réservons immédiatement un scooter pour les trois jours suivants, car nous prévoyons de commencer dès le lendemain la découverte des temples d’Angkor.
L’hôtel nous remet aussi une grande gourde isotherme remplie d’eau fraîche et potable. On nous explique qu’il est possible de la recharger à tout moment dans le hall, dans une logique de réduction des déchets que nous apprécions énormément.
Tout l’établissement est superbe. La décoration est soignée, élégante, remplie d’œuvres d’art locales. Puis nous découvrons notre chambre : immense, impeccable, parfaitement propre, exactement le type de lieu dans lequel on se projette immédiatement pour plusieurs jours.


Après avoir rangé nos affaires, nous allons profiter de la piscine du rooftop, que nous trouvons bien plus agréable que celle du rez-de-chaussée, située à côté de la salle de petit déjeuner et du restaurant.

Après une journée aussi longue, cette pause nous fait un bien fou.
Comme souvent depuis le début du voyage, nous choisissons de dîner à l’hôtel le premier soir.
La carte est assez simple, avec des plats asiatiques et quelques options plus occidentales. Nous optons tous les deux pour un plat de scampi, qui s’avère franchement délicieux après cette journée de trajet.

Ce dîner résume bien notre état d’esprit du moment : fatigués, oui, mais profondément satisfaits d’avoir choisi ce mode de transport… et très heureux d’être aussi bien tombés pour cette nouvelle étape.
Cette journée du 11 février 2026 est longue, sans aucun doute. Pourtant, à aucun moment elle ne donne l’impression d’être une journée de route.
Le trajet entre Battambang et Siem Reap en bateau nous a permis de découvrir un Cambodge profondément vivant, mouvant, organisé autour de l’eau d’une manière que nous n’avions encore jamais vue. Nous avons mêlé déplacement et visite, sans jamais avoir l’impression de perdre notre journée dans un simple transfert.

Si c’était à refaire, nous reprendrions sans hésiter cette traversée.
Ce 11 février restera pour nous comme le plus beau transfert du voyage, et l’arrivée au People by The Community renforce encore cette impression d’avoir fait le bon choix. Après le mouvement, la poussière, la vase, les villages flottants et les pistes cahoteuses, nous avons enfin le sentiment de poser nos valises pour plusieurs jours. Avec une semaine entière devant nous à Siem Reap, entre Angkor et bien d’autres découvertes, nous avons déjà la sensation très agréable que le plus beau reste encore à venir.