02/02/2026 - de S21 aux Killing Fields, une journée bouleversante à Phnom Penh

Un réveil avec vue sur Phnom Penh

Premier vrai réveil au Cambodge. Quand nous ouvrons enfin les rideaux, nous découvrons réellement la vue depuis notre chambre, et elle a de quoi séduire : le Palais Royal, les toits du Musée national et une partie de Sisowath Quay s’étendent devant nous. Difficile de rêver meilleur décor pour commencer cette première journée complète à Phnom Penh.

La vue depuis notre chambre d'hôtel : à gauche, on distingue le Mékong et une partie du Sisowath Quay, droit devant, après l'esplanade, le toit du Palais Royal, à droite, les toits rouges du Musée national, et en toile de fond, la skyline de Phnom Penh.

La vue depuis notre chambre d'hôtel : à gauche, on distingue le Mékong et une partie du Sisowath Quay, droit devant, après l'esplanade, le toit du Palais Royal, à droite, les toits rouges du Musée national, et en toile de fond, la skyline de Phnom Penh.

Nous nous sentons déjà un peu mieux que lors de notre arrivée en Thaïlande deux ans plus tôt. Le voyage a été long, bien sûr, mais nous sommes moins cassés que ce que nous redoutions. Le temps de nous préparer, nous montons prendre le petit déjeuner sur le rooftop de l’hôtel, là où se trouvent aussi le restaurant et le bar.

Le buffet est correct, sans être mémorable. La partie sucrée nous convainc assez peu, mais l’offre salée fait davantage le travail : œufs, lard, saucisses, plats asiatiques… Un cuisinier prépare aussi les œufs à la demande et peut composer des soupes en direct selon les ingrédients choisis. Ce n’est pas le petit déjeuner du siècle, mais c’est loin d’être mauvais, surtout qu’il est inclus dans le prix de la chambre.

Premier tuktuk via Grab : simple, rapide, efficace

Une fois le petit déjeuner terminé, nous commandons notre premier tuktuk via Grab. Et là, première très bonne surprise : c’est d’une facilité déconcertante.

Paiement par carte Visa, arrivée très rapide du chauffeur, suivi clair de la course… Tout est fluide, rassurant et particulièrement pratique. Pour des voyageurs qui ne connaissent pas encore le pays, le système a un côté très confortable : il évite de devoir négocier chaque trajet, de discuter les prix ou de se demander si l’on paie trop cher. Nous adorons immédiatement le concept, même si la suite du voyage nous amènera plus tard à nous poser quelques questions sur l’envers du décor.

Le trajet jusqu’à S21 dure environ dix à quinze minutes. Longer Sisowath Quay prend un peu de temps dans la circulation, puis le trafic se dégage progressivement en arrivant vers le parc de l’Indépendance

Petit extrait vidéo d'une partie de notre parcours vers S21

Phnom Penh se révèle déjà dans toute sa logique : dense, vivante, désordonnée en apparence, mais finalement assez fluide.

S21, une visite qui serre la gorge dès les premiers pas

Nous arrivons à Tuol Sleng, plus connu sous le nom de S21, comme pour une visite presque classique à Phnom Penh. Sauf qu’en approchant, nous sentons immédiatement que l’atmosphère n’a rien d’ordinaire.

Ce lieu n’est pas un simple musée. C’est une ancienne école secondaire transformée en centre de détention, d’interrogatoire et de torture par le régime des Khmers rouges entre 1975 et 1979. Des milliers de personnes y ont été emprisonnées, forcées à “avouer”, torturées, puis transférées vers Choeung Ek, quand elles ne mouraient pas sur place.

Après avoir payé les 10 dollars par personne, nous prenons un audio-guide en français. Et très vite, tout bascule.

Ce n’est pas une visite que l’on “regarde” de loin. C’est une visite que l’on encaisse.

Les voix, les témoignages, les fragments de vies, les détails donnés dans l’audio-guide rendent tout cela impossible à tenir à distance. Même en s’étant déjà beaucoup informée avant le départ, même en connaissant déjà l’histoire, se trouver physiquement ici change tout. L’émotion ne passe plus seulement par la compréhension intellectuelle, mais par la présence concrète dans les lieux.

Dans une partie des bâtiments, les salles de classes ont été subdivisées en dizaines de cellules. Pour faciliter le travail des gardiens et gagner de la place, des ouvertures ont été percées dans les murs séparant chaque salle.

Très vite, j’ai la gorge nouée. Les larmes montent presque dès l’entrée. On avance lentement, presque malgré soi, entre les bâtiments, les cellules, les couloirs et les salles, avec cette sensation persistante d’injustice absolue devant l'horreur.

John, lui, réagit différemment. Plus en retrait, plus fermé aussi. Il montre moins ses émotions, comme souvent, mais cela ne veut pas dire que le lieu le laisse intact. Il encaisse simplement autrement.

Les témoignages, les peintures de Vann Nath et la violence du lieu

Ce qui me frappe le plus à S21, au-delà de tout ce que je savais déjà, c’est précisément le fait d’être là. D’être dans cet endroit. D’avoir sous les yeux les murs, les pièces, les couloirs, les traces d’un système pensé pour détruire.

Les témoignages audio jouent un rôle immense dans cette impression. Ils donnent une épaisseur humaine à ce que l’on pourrait sinon réduire à une suite de faits historiques. Mais un autre élément me marque tout particulièrement : les peintures de Vann Nath.

Elles frappent par leur puissance, parce qu’elles montrent ce que tant de victimes n’ont pas pu raconter elles-mêmes. Dans un lieu où tout parle déjà très fort, elles ajoutent encore une couche d’horreur très concrète.

Nous passons environ deux heures trente à visiter S21, sans même écouter l’intégralité des audios annexes. En ressortant, nous ne parlons pas tout de suite. Nous respirons autrement. Nous nous sentons lourds, remués, vidés aussi, mais convaincus d’une chose : ce lieu doit être vu. Parce qu’il raconte ce que l’humain peut infliger. Et parce que la mémoire n’est jamais une option.

Un téléphone oublié… puis retrouvé

À la sortie, comme souvent, les chauffeurs de tuktuk nous abordent de toutes parts. Nous préférons décliner poliment et marcher un peu dans le quartier pour reprendre notre souffle.

C’est alors qu’au bout de quelques mètres, je réalise que j’ai oublié mon téléphone… dans les toilettes du musée. Là, clairement, petit moment de panique.

Aujourd’hui, tout passe par le téléphone : les applications bancaires, Grab, 12Go, Polarsteps, Lambus… Bref, une bonne partie de la logistique du voyage. Je fais demi-tour en courant pendant que John m’attend là où nous nous étions arrêtés dans la rue.

Heureusement, le téléphone est toujours là.

Sur le moment, cela nous conforte dans cette impression, peut-être un peu idéalisée, que nous nous sentons en sécurité ici. Et détail assez amusant : à ma sortie, plusieurs chauffeurs ont visiblement remarqué que j’étais retournée à l’intérieur sans téléphone et que je reviens avec. Leurs gestes et leurs expressions veulent presque dire : “Ouf, vous l’avez retrouvé !” Ils sont décidément très observateurs.

Le premier jus de canne du voyage

Un peu plus loin, nous tombons sur un stand de rue qui vend du jus de canne. C’est l’une des boissons que je voulais absolument goûter pendant ce voyage.

Et c’est une vraie bonne surprise. Le vendeur frotte un peu de citron sur l’extrémité de la canne avant de la passer dans le pressoir, puis sert le jus bien frais avec des glaçons. Le goût est très sucré, difficile à comparer à autre chose, mais incroyablement rafraîchissant. Avec la glace, c’est exactement ce qu’il nous faut à ce moment-là. D’autant que nous n’avons pas déjeuné. 

Ce premier jus de canne redonne un vrai coup d’énergie. Et nous comprenons tout de suite que ce ne sera pas le dernier du séjour.

Les Killing Fields, un lieu où l’on voit moins mais où l’on imagine plus

Nous commandons ensuite un nouveau tuktuk pour rejoindre la suite logique de cette matinée : les Killing Fields de Choeung Ek.

Le trajet dure environ vingt minutes depuis S21. La circulation est assez fluide, mais le site se trouve davantage à l’extérieur de la ville. Peu à peu, l’ambiance change.

Sur place, nous reprenons un audio-guide en français, cette fois à 6 dollars par personne. Et très vite, nous comprenons que l’expérience sera très différente de celle vécue à S21.

À Tuol Sleng, l’horreur est visible dans les murs, dans les pièces, dans la matérialité du lieu. Ici, à Choeung Ek, le site prend surtout son sens à travers ce que l’on comprend. 

Le site fait davantage penser à un grand champ arboré mais les reliefs dans le sol sont les témoins des fosses retrouvées. Des toitures en bois ont aussi été construites au-dessus de certaines zones d'exécution. 

La plupart des bâtiments ont disparu, et l’on marche dans un espace vert, très ombragé, presque paisible en apparence. Il faut se rappeler qu’il s’agit d’un ancien verger devenu site d’exécutions et de fosses communes.

Le contraste est saisissant. Il fait très chaud, mais la présence de nombreux arbres rend la visite plus supportable. Nous avançons lentement dans cette verdure, en écoutant les explications qui permettent de reconstruire mentalement ce que fut cet endroit : les charniers, les zones d’exécution, l’organisation du site. Ici, on voit moins. Mais on imagine beaucoup plus. Et parfois, c’est encore plus difficile.

L’arbre, la stupa et les traces laissées par les visiteurs

Plusieurs éléments nous marquent particulièrement à Choeung Ek.

Autour des zones où des fosses ont été découvertes, des bracelets, des bijoux et d’autres petits objets sont accrochés aux barrières. Ce ne sont pas de simples décorations. Ce sont des gestes. Des traces laissées par ceux qui passent ici et refusent d’oublier.

Mais l’endroit qui nous bouleverse le plus est sans doute l’arbre contre lequel étaient tués les bébés. Rien que l’idée est insoutenable. Le voir réellement, là, devant nous, rend la violence historique presque irréelle tant elle dépasse l’entendement. 

Aujourd’hui, le tronc est recouvert de peluches, de bijoux, de petits objets déposés comme des offrandes. Le silence autour de cet arbre parle plus fort que beaucoup de discours.

Nous nous approchons ensuite de la stupa commémorative, autour de laquelle s'articule le site. Elle est fermée ce jour-là, nous ne pouvons donc pas entrer, mais nous montons tout de même les escaliers qui mènent à sa base et en faisons le tour depuis l’extérieur. 

À travers les portes vitrées, nous apercevons l’intérieur : des rangées de crânes soigneusement ordonnées. L’audio-guide explique qu’il y en a 17 étages, en référence au 17 avril, date d’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh.

Même sans pénétrer dans le bâtiment, la vision est saisissante. Tout y semble classé, ordonné, presque méthodique. Comme si l’horreur, même après coup, devait encore être rangée pour être montrée.

Nous terminons la visite devant une statue commémorative représentant une mère tenant son enfant dans ses bras

Après l’arbre, après la stupa, après les explications, cette image agit comme un dernier choc. Elle rappelle brutalement qu’au-delà des chiffres et des lieux, il y avait des vies, des familles, des gestes ordinaires brutalement anéantis.

Une journée lourde, mais essentielle

Nous passons au moins une heure trente, probablement davantage, sur le site. En repartant, nous ne nous sentons pas “comme après une visite”. Nous nous sentons témoins.

Cette journée est lourde, bien sûr, mais elle nous semble indispensable. Comprendre cette partie de l’histoire cambodgienne aide à mieux saisir bien des choses dans le pays d’aujourd’hui. Cela éclaire autrement les visages, les sourires, les silences aussi. Et cela renforce encore le respect et l’admiration que nous éprouvons pour les Cambodgiens.

L’après-midi est déjà bien avancée. Nous reprenons un tuktuk pour retourner à l’hôtel.

Piscine, dîner et retour au calme

Après une telle journée, nous n’avons pas envie d’enchaîner avec d’autres visites. Nous profitons simplement de la piscine de l’hôtel pour souffler un peu.

Là encore, le lieu est surtout pratique. Pour le reste, la piscine est à l’image de l’établissement : serviettes usées, peinture défraîchie, transats peu nombreux, et la moitié d’entre eux sont cassés. Pour un hôtel affiché comme 4 étoiles, nous en attendions clairement davantage.

En début de soirée, vers 18h ou 18h30, nous sortons dîner chez David’s Noodle, non loin de l’hôtel. L’adresse n’est pas mauvaise, mais elle ne nous laissera pas un souvenir marquant non plus. Les plats sont bons, sans plus, et surtout les prix nous paraissent franchement élevés pour le Cambodge, même en tenant compte de l’emplacement et du contexte touristique de Phnom Penh.

Nous terminons cette journée sans grand éclat particulier, mais avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’important. Pas seulement sur le plan touristique. Davantage sur le plan humain.

Une journée pour comprendre autrement le Cambodge

Ce 2 février 2026 ne ressemble pas à une journée “plaisir” au sens habituel du voyage. Et pourtant, il restera sans doute comme l’une des étapes les plus importantes de notre séjour à Phnom Penh.

Entre S21 et les Killing Fields, nous découvrons une part de l’histoire cambodgienne que l’on ne peut pas approcher légèrement. C’est une journée qui serre la gorge, qui remue, qui oblige à ralentir, à écouter, à regarder autrement.

Et c’est aussi une journée qui nous rappelle pourquoi voyager ne consiste pas seulement à admirer de beaux lieux. C’est parfois accepter de se confronter à l’inconfort, à la mémoire et à la violence du passé pour mieux comprendre un pays et celles et ceux qui y vivent aujourd’hui.