
Pour ce 9 février 2026 à Battambang, nous pensions pouvoir nous débrouiller seuls en commandant des tuktuks via Grab au fil de la journée, selon nos besoins. Sur le papier, l’idée paraissait simple. Nous avions prévu de visiter Phnom Sampeau puis Wat Banan, deux sites situés hors du centre-ville, dans la campagne autour de Battambang. Nous commandons donc un premier tuktuk depuis l’hôtel, avec pour objectif de commencer par Phnom Sampeau tant qu’il ne fait pas encore trop chaud.
À l’arrivée, le chauffeur nous propose de nous attendre sur place. Nous déclinons. À ce moment-là, nous pensons encore que nous n’aurons aucun mal à retrouver un véhicule plus tard.
La suite de la journée nous prouvera exactement le contraire !
La plupart des visiteurs se rendent à Phnom Sampeau en fin d’après-midi, surtout pour assister au célèbre spectacle des chauves-souris qui quittent la grotte par dizaines de milliers au coucher du soleil.

A droite de la fresque, le trou par lequel s'échappent des dizaines de milliers de chauves-souris à la tombée de la nuit.
Comme nous avions déjà vécu une expérience similaire en Thaïlande, nous avons préféré faire l’impasse sur ce moment très fréquenté et privilégier une visite matinale, plus calme.
Ce choix nous semblait d’autant plus logique que l’ascension demande quand même un peu d’énergie.

À l’arrivée, on nous propose d’ailleurs de monter en 4x4, mais nous sommes bien décidés à faire la montée à pied. Phnom Sampeau est à la fois un site religieux, un lieu de mémoire lié aux Khmers rouges et l’un des points les plus connus des environs de Battambang, notamment pour ses grottes et la fameuse Bat Cave. Nous payons donc simplement notre entrée, passons le poste de contrôle et commençons à gravir la route.

Arriver en haut du Phnom Sampeau représente déjà une belle ascension, surtout lorsque la chaleur se fait intense. Sur cette photo, il faut imaginer que nous avons déjà parcouru une bonne moitié du chemin vers le sommet.
Très rapidement, sur la gauche, une arche attire notre attention. Elle mène vers une première pagode ainsi que vers les Killing Caves.
Avant même d’atteindre les grottes, nous passons devant plusieurs sculptures modernes représentant différentes scènes de torture attribuées aux Khmers rouges. Leur violence visuelle nous frappe immédiatement. Elles font écho de façon très troublante aux peintures de Vann Nath découvertes quelques jours plus tôt au musée S21 de Phnom Penh.

La descente dans les grottes n’a rien de spectaculaire au sens "touristique" du terme. Le lieu impressionne moins par ce que l’on voit que par ce qu’il oblige à imaginer. Lors de notre passage, l’intérieur est sombre, peu éclairé, presque étouffant. Il semblerait que des ossements soient encore visibles au fond, mais nous n’avons pas cherché à nous en approcher.

À l’entrée, certains restes humains étaient en tout cas exposés dans une vitrine installée comme un petit mémorial improvisé. Le site est connu comme ancien lieu d’exécution et de précipitation des corps sous les Khmers rouges, d'où le surnom de "killing caves". Ce n’est pas une visite agréable, évidemment. Mais c’est une visite importante.
Nous poursuivons ensuite l’ascension jusqu’au temple situé au sommet de la colline.

Le site est très fréquenté autour de la pagode et certaines familles ont également installé de petites structures où vivre et se reposer. Est-ce toujours le cas ou est-ce lié au conflit à la frontière et au nombre de réfugiés encore trop nombreux, nous n'en savons honnêtement rien.
La montée elle-même se révèle intéressante, parce qu’elle alterne atmosphère religieuse, points de vue dégagés et rencontres animales un peu trop entreprenantes car une population de macaques circule librement autour du temple et n’hésite pas une seconde à s’approcher des visiteurs pour tenter de chiper quelque chose à manger ou à boire.

Nous étions au Cambodge à la saison de naissance des petits, raison supplémentaire pour se montrer prudents.
Phnom Sampeau n’est pas seulement un lieu de mémoire. C’est aussi un site qui superpose plusieurs dimensions : religieuse, historique, paysagère. C’est précisément ce mélange qui le rend marquant.
Après être redescendus au pied du site, nous nous arrêtons encore au niveau des fresques qui ornent la falaise non loin de la Bat Cave.

C’est là que la journée commence réellement à se compliquer. Nous essayons de commander un Grab pour rejoindre Wat Banan, mais l’application nous indique qu’aucun chauffeur n’est disponible à une distance raisonnable. Nous insistons, vérifions plusieurs fois, attendons un peu… rien. À ce moment-là, nous comprenons très bien pourquoi notre chauffeur du matin nous avait proposé de nous attendre. Sauf qu’il est désormais trop tard.
Nous repartons donc vers la route principale, à la recherche d’un endroit où boire quelque chose de frais et réfléchir à une solution.
Nous trouvons non loin de là une petite cabane qui vend des thés et cafés glacés.
Le fils de la personne qui tient l’établissement commence à discuter avec nous et s’inquiète rapidement de notre situation. Il est professeur d’anglais à Battambang, ce qui facilite évidemment beaucoup l’échange. Il nous explique que les tuktuks restent surtout du côté du centre-ville et qu’il est difficile, voire impossible, d’en trouver facilement près des sites plus éloignés comme Phnom Sampeau. D’après lui, le plus simple pour visiter ce type d’endroits reste encore de louer un scooter en ville.
Je vois bien que John trouve l’idée très convaincante. De mon côté, à ce stade du voyage, je ne m’en sens absolument pas capable. En Thaïlande, la question ne s’était pas posée puisque nous avions une voiture de location. Je sais pourtant très bien qu’en Asie, on finit souvent par devoir envisager ce type de solution. Je m’y étais préparée en théorie, mais plutôt pour Angkor, pas encore pour Battambang. Le jeune homme nous propose alors très gentiment de nous ramener lui-même en scooter jusqu’en ville avant de reprendre ses cours à 14h. Le geste est adorable. En revanche, l’image de nous trois sur le même scooter me semble complètement irréaliste.
C’est finalement John qui aperçoit un tuktuk passer sur la route et me dit d’ouvrir immédiatement l’application pour tenter de “l’attraper”. Cette fois, cela fonctionne. Enfin… presque. Le chauffeur s’arrête bien, mais beaucoup trop loin de l’endroit où il est censé venir nous chercher. Je l’appelle. Il parle très peu anglais. Une nouvelle fois, le jeune professeur vient à notre secours et lui explique, en khmer, au téléphone qu’il doit faire demi-tour et revenir légèrement sur ses pas.
Autant dire qu’à ce moment-là, vu la difficulté à obtenir un véhicule, je préfère ne prendre aucun risque. Tant pis pour Wat Banan. Nous demandons un retour direct à l’hôtel. Sur le moment, c’est frustrant. Nous avions prévu cette visite et nous nous disons même qu’il faudra probablement la supprimer totalement du programme. Pourtant, insister une seconde fois nous paraît imprudent. La campagne autour de Battambang est magnifique à explorer, encore faut-il pouvoir en revenir sereinement.
Nous rentrons donc à l’hôtel beaucoup plus tôt que prévu et profitons un moment de la piscine.
C’est là que je repense à une possibilité repérée auparavant : la visite de Phare Ponleu Selpak, l’école de cirque de Battambang. Je les contacte pour savoir s’il est encore possible de se joindre à la dernière visite guidée de la journée. Bonne nouvelle : oui. Nous repartons donc pour la visite de 16h30.

Durant le covid, par manque de spectateurs, les finances de l'école ont été mises à rude épreuve. Toute l'école s'est alors organisée pour tenter d'entrer dans le Guinness Book en donnant une représentation de plus de 24h. Pari gagné !
Une fois sur place, la personne au guichet nous précise qu’il est également possible d’assister à la représentation du soir, à tarif préférentiel si l’on combine la visite du campus et le spectacle. John se laisse difficilement convaincre, car il pensait surtout à aller manger tranquillement au restaurant. Finalement, nous réservons malgré tout nos places.
Et très honnêtement, c’est l’une des meilleures décisions de la journée.
La visite de Phare Ponleu Selpak est passionnante.
Phare Ponleu Selpak, traduisez "La Lumière des Arts", est une organisation artistique et éducative à but non lucratif basée à Battambang, qui accompagne des enfants et des jeunes à travers des formations artistiques, un parcours scolaire et un soutien social. Les visites du campus sont proposées, tout comme des spectacles d’élèves, précisément pour faire découvrir cette initiative et contribuer à la faire vivre.

Une école comme il y en a tant, et pourtant si différente !
Notre guide, Viro, fait de son mieux pour s’exprimer en français et me demande parfois de l’aider à reformuler certaines informations pour le reste du groupe francophone, lorsqu'il craint de ne pas pouvoir faire passer les informations plus complexes. L’échange est simple, vivant, très humain.
Nous apprenons notamment que l’école ne se limite pas à l’enseignement artistique. Les élèves suivent aussi des cours plus généraux, et l’accompagnement peut aller jusqu’aux études supérieures pour ceux qui s’investissent dans les deux parcours. L’initiative nous touche sincèrement. On sent ici qu’il ne s’agit pas seulement de former des artistes, mais aussi d’offrir de vraies perspectives.
Un détail nous amuse d’abord beaucoup à l’entrée du site.
Un panneau présente les règles de visite comme si elles étaient expliquées par des enfants. L’une d’elles précise qu’il ne faut pas fixer les enfants avec insistance ni les toucher, car ils sont timides et réservés.
Autant dire que notre surprise est grande quand nous arrivons près de l’école maternelle et découvrons toute une ribambelle de petits bouts accrochés à la barrière, nous faisant de grands signes de la main et tentant de “checker” les visiteurs. La scène est adorable.

La zone des maternelles, prise en photo après la sortie des classes, pour respecter les règles de visite.
En revanche, certains touristes commencent malgré tout à prendre des photos, alors même que l’esprit des consignes est parfaitement clair. Et là, franchement, cela nous met mal à l’aise. J’adore la photographie, mais à partir du moment où des règles sont posées pour préserver le bien-être et l’intimité des enfants, elles devraient être respectées sans discussion. J’imagine bien que notre guide s’en rend compte. Il n’ose sans doute pas trop reprendre les visiteurs frontalement, ce qui est assez regrettable.
Entre la visite et le spectacle, nous partons nous promener un peu dans le quartier. De nombreux enfants jouent dehors et nous lancent gentiment des bonjours au passage.
Nous revenons ensuite sur le site de l’école pour manger un riz sauté au petit bar-resto de Phare avant de rejoindre le chapiteau. Le directeur de l'école vient même nous tenir compagnie un moment et discuter avec nous le plus naturellement du monde.

Phare ne forme pas que des cirquaciens, comme en témoignent ces fresques : l'école enseigne aussi la peinture, la danse, la musique, le théâtre et même les arts graphiques ou la post-production de films !
À ce stade, la journée a déjà changé de visage. Le stress du milieu de journée est retombé. La frustration liée à Wat Banan aussi. En cette fin d'après-midi, Phare apporte quelque chose d’inattendu, de plus doux, de plus humain aussi. Elle complète d’ailleurs très bien, avec un peu d’avance, la réservation que nous avions déjà faite depuis la Belgique pour assister plus tard au spectacle professionnel de Phare à Siem Reap.
Le spectacle du soir s’intitule Rouge. Il s’agit bien d’un spectacle joué par des étudiants encore en formation, et cela se sent parfois dans quelques petites imprécisions d’interprétation, mais honnêtement, le niveau est déjà très bon. Il est précédé d’une danse populaire.

Le spectacle, quant à lui, interroge la manière dont tant de personnes ont fini par obéir aux ordres des Khmers rouges et à participer au génocide de leur propre peuple. Le sujet est fort, évidemment. Après S21, les Killing Fields puis Phnom Sampeau, il résonne forcément encore plus.

Ce qui touche ici, ce n’est pas seulement le propos. C’est aussi le cadre. Voir de jeunes artistes cambodgiens s’emparer d’une histoire aussi lourde à travers la scène, le corps et l’expression artistique donne au spectacle une force particulière.

Ce n’est pas une représentation parfaite au sens professionnel du terme, mais ce n’est pas du tout ce qu’on vient chercher ici. On vient voir un travail sincère, engagé, déjà impressionnant à ce stade de leur apprentissage. Et sur ce plan-là, le pari est largement réussi.
À la sortie, nous repartons assez rapidement et commandons un Grab pour rentrer à l’hôtel.
Cette fois, pas de complication particulière. Nous retrouvons enfin notre chambre avec la sensation d’avoir vécu une journée beaucoup plus riche que ce qu’elle laissait présager au moment où tout semblait partir de travers.
Cette journée du 9 février 2026 à Battambang devait être simple. Elle nous a au contraire rappelé qu’organiser soi-même des visites dans la campagne cambodgienne peut être plus compliqué qu’il n’y paraît quand on dépend entièrement des applications de transport.
Pour autant, ce serait injuste de ne retenir que cela.
Phnom Sampeau était une visite importante, marquante et profondément cohérente avec le début de notre voyage. Quant à Phare Ponleu Selpak, l’école a littéralement sauvé notre fin de journée en nous offrant bien plus qu’une activité de remplacement : une rencontre avec une très belle initiative, une visite passionnante et un spectacle touchant.
Au final, cette journée un peu chaotique nous laisse surtout un souvenir fort : celui d’un moment où Battambang a encore gagné en profondeur à nos yeux.